FRAC Corse, France. 2012
Jardins d´Ombre / Gardens of Shadow.
Anne Alessandri
«L’œuvre à l’état pur, l’œuvre mentale et immatérielle se situe à mi-chemin entre l’œil et l’image créée.»
Claudio Parmiggiani, Stella sangue spirito (1)
«Et le soleil n’est point nommé mais sa puissance est parmi nous»
Saint-John Perse, Anabase(2)
L’autre dimension vers laquelle Sigurdur Arni Sigurdsson emmène tient de la rêverie et de la science-fiction. L’ailleurs est peut-être, assez proche, presque familier: un entre deux mondes dont on reconnaît certaines formes qui, bien que très nettes, échappent aux définitions. On voudrait les nommer, on croit pouvoir mais, comme lors de l’évocation d’un rêve, on ne peut avoir recours qu’à des repaires fuyants. Pour raconter ses toiles et les impressions qu’on en garde on use de ce même vocabulaire insuffisant qui laisse perplexe le partenaire patient à qui on tente de dire au réveil l’indescriptible expérience onirique qu’il n’a pas partagé.
Il y avait des disques reliés les uns aux autres vus d’en haut, des trous circulaires et la lumière au travers et des enfants aussi mais leurs ombres seulement et puis des arbres petits mais ils étaient loin…
Il faut voir les peintures de Sigurdur Arni Sigurdsson. Mais qui regarde?… nous tous qui sommes ailleurs. Un basculement presque physique menace qui relève aussi du jeu et qui nait de superpositions d’images et de points de vue: intuition d’une dimension proche et lointaine (qui est encore ou déjà nous?) apparitions et souvenirs confondus. Sigurdur Arni Sigurdsson déploie l’idée trop réduite du temps ordinairement comprimé par la linéarité. Le temps, il le capte associé à la lumière, quand sa conception et sa perception peuvent être troublées.
Avec une peinture qui invente un point de vue lié à une autre relation à la temporalité Sigurdur Arni Sigurdsson remet en question une notion étriquée des relations espace / temps à l’aune de laquelle nous nous mesurons, apeurés, toujours dominés, réduits mais rebelles, au fond, à cette logique de mort. Et si ce n’était pas ainsi? Ce doute est inquiétant et heureux. Difficile de savoir quel désir il comble, quel gouffre il révèle. Fiction? Ce serait trop simple. La peinture n’est pas une fiction. Elle existe et elle produit …ce qu’elle produit, qui n’est pas attendu ni le contraire.
Sigurdur Arni Sigurdsson peint, dessine, construit sans donner d’indices sur l’origine de la perspective. C’est un monde vers un autre, une distance inédite, intermédiaire entre la plongée cinématographique et une vision de satellite, qui comprendrait la terre. On est bien encore à l’intérieur du système solaire mais déjà perdus. La question du point de vue est aussi présente dans les paysages que les peintures d’ombres de silhouettes. Où sont ces gens? Nous précèdent-ils ou nous font-ils face? Et dans quel état de la vie? Adolescents dans l’âge de transition trouble et merveilleux? Souvenir ou pressentiment, il s’agit d’un autre ordre en tout cas. Si On sait qu’il est possible de manipuler les ombres pour faire apparaître des choses qui ne sont pas là(3) on sait aussi que l’ombre est le signe de la présence, un effet de sa radiance. Le diable n’en a pas et Peter Pan ne veux pas abandonner la sienne. Elle rend tangible son existence magique et Never Land avec lui.
La rigueur de la composition autant que la précision technique servent l’énigme. Et toutes ces questions ouvertes à l’infini rappellent la construction du roman d’Henri James «le tour d’écrou» dont l’auteur écrivait lui-même C’est une pièce de pure et simple ingéniosité, […] pour attraper ceux qui ne sont pas faciles à attraper, […]. Autrement dit, c’est l’étude d’un «ton» élaboré, le ton d’un trouble soupçonné et ressenti, au caractère démesuré et incalculable.(4)
Oui le regardeur est bien attrapé par les peintures de Sigurdur Arni Sigurdsson et leur remarquable présence, étonné que la touche fine impalpable définisse autant l’étendue du champ pictural qu’elle suggère le hors champ, autrement dit ce qui n’est pas là.
- Claudio Parmiggiani, Stella sangue spirito. Nuova Pratiche Editrice srl Parma 1995. Dans le même recueil, Parmiggiani écrit: «C’est à l’ombre que se rattache le sens de la naissance et de la mort et elle est le lieu occulte où prennent forme images et idées. Elle est la première image spéculaire de l’homme qui signifie à l’homme son état de tout et de rien.»
- Saint-John Perse, Anabase (1924)
- E H Gombrich, Ombres portées, leur représentation dans l’art occidental, Gallimard 1996
- Henri James, préface à l’édition de New York pour Le tour d’écrou (paru en 1898)